Pizzas, sandwichs et tacos : comment j’ai commencé à manger n’import quoi

Pizzas, sandwichs et tacos : comment j’ai commencé à manger n’import quoi

Des gâteaux au lait et au chocolat, des bonbons et des briques de soupe industrielle. Tel était le régime alimentaire « quasi exclusif » de Léa lorsqu’elle était en classe prépa à Lyon. A l’époque, l’étudiante vient de quitter le nid familial et habite seule. En deux ans de prépa, Léa prend vingt kilos. Accumule la fatigue. « Sans mes parents pour me surveiller, j’avais envie de manger ce que je voulais. Et puis je n’avais pas le temps de cuisiner. Surtout, j’étais dans un tel état de stress à cause de mes études qu’il n’était pas possible de manger mieux. La nourriture était mon seul réconfort », se souvient-elle.


Une fois en école de commerce, elle retrouve progressivement une alimentation équilibrée. « Mais je subis encore les conséquences de cette période », assure-t-elle six ans plus tard, luttant toujours contre une partie des kilos pris.
Après l’adolescence, les premières années d’études supérieures et le passage à l’âge adulte peuvent être un moment de fragilité sur le plan alimentaire. Certains étudiants mangent peu équilibré, privilégient les plats industriels ou sautent des repas, voire adoptent des comportements alimentaires dangereux pour leur santé. Selon une étude publiée par Harris Interactive en juin 2017, 28 % d’entre eux sautent par exemple plusieurs repas par semaine, et 57 % déclarent que leur alimentation se dégrade en période de stress.
« SANS MES PARENTS POUR ME SURVEILLER, J’AVAIS ENVIE DE MANGER CE QUE JE VOULAIS. ET PUIS JE N’AVAIS PAS LE TEMPS DE CUISINER. SURTOUT, J’ÉTAIS DANS UN TEL ÉTAT DE STRESS QUE LA NOURRITURE ÉTAIT MON SEUL RÉCONFORT. » LÉA

Comme Léa, de nombreux néoétudiants ressentent un stress qui influe sur leur façon de manger, voire peut générer une fragilité qui laissera surgir de vrais troubles de l’alimentation. « Tout d’un coup, à l’université, ils ont des horaires irréguliers, deviennent autonomes, sont loin des parents et de la routine du foyer familial, énumère Marilou Bruchon-Schweitzer, professeure en psychologie à l’université de Bordeaux, qui a travaillé sur le thème. Cette nouvelle liberté va de pair avec de nombreuses nouvelles responsabilités – comme se faire à manger et apprendre à gérer son temps ainsi que son budget – qui peuvent les rendre très angoissés, car ils doivent faire des efforts adaptatifs énormes. »
Auxquels s’ajoutent la peur face à un avenir incertain et les troubles de l’estime de soi, fréquents à cet âge-là. Certains utilisent alors la nourriture et les émotions positives qu’elle peut générer pour parer leurs émois négatifs, leurs difficultés ou leurs déceptions sentimentales.
Pour d’autres, l’alimentation n’est tout simplement pas la priorité. « Le plus difficile pour les nouveaux étudiants est d’apprendre à gérer leur temps. Et cela a des retombées concrètes sur leur façon de s’alimenter », avance Laurence Tibère, maîtresse de conférences en sociologie, spécialiste de l’alimentation à l’université Toulouse-Jean-Jaurès. Pierre, étudiant en alternance de 22 ans, confirme : « Je ne me sens pas stressé, je sais cuisiner équilibré. Mais le soir, après une journée de travail, j’ai autre chose à faire que préparer à manger. J’ai envie de consacrer du temps à mes sorties, donc je me rabats sur les pizzas, les sandwichs, les tacos ou les plats préparés, plus pratiques. Et pareil à midi : avec une heure de pause, on va au plus facile. »


Nombreux également sont ceux qui mangent mal par manque de moyens financiers. Selon une étude de la mutuelle étudiante Smerep, parue en 2018, 19 % des étudiants disent ainsi sauter des repas « par économie ».
Conséquences sur le long termeCes dérèglements d’alimentation peuvent avoir des conséquences sur le long terme, principalement en matière de poids ou de fatigue ressentie. La réussite dans les études et le bien-être social peuvent donc s’en trouver fragilisés. Pour la plupart, ces déséquilibres sont passagers et sans conséquence. Pour d’autres, l’entrée dans les études supérieures est une période-clé qui enclenche des troubles du comportement alimentaire (TCA) : anorexie mentale, boulimie, hyperphagie. C’est ce que met en lumière une étude réalisée sur une cohorte d’étudiants et publiée en 2010 par Marilou Bruchon-Schweitzer (Les troubles des comportements alimentaires chez des étudiants de première année).
« L’ANOREXIE ME DONNAIT UNE IMPRESSION DE CONTRÔLE SUR QUELQUE CHOSE. » PAULINE

Selon la Haute Autorité de santé, 1,5 % des 11-20 ans souffrent de boulimie (parmi lesquels trois fois plus de filles que de garçons), quand, dans la population adulte, 0,9 % à 1,5 % se débattent contre l’anorexie et 3 % à 5 % contre l’hyperphagie. Les conséquences de ces troubles, rapides, sont très graves et peuvent aller jusqu’à la mort.
« Les TCA ont des origines multiples mais, effectivement, le fait de quitter les parents, de devoir gérer son alimentation soi-même, le stress et la vulnérabilité ressentie à cette période-là peuvent provoquer un déclenchement ou une aggravation du trouble », abonde Danielle Castellotti, présidente de la Fédération nationale d’associations liées aux troubles des conduites alimentaires. Génératrices de stress, « les classes préparatoires sont des groupes où l’on retrouve le plus de TCA », affirme-t-elle d’ailleurs.


Lire aussi: « J’ai voulu montrer qu’on peut sortir de l’anorexie » : quand Instagram aide à soigner les troubles alimentaires. A la suite d’une rupture amoureuse, en terminale, Pauline s’est mise à diminuer drastiquement et dangereusement son alimentation. Puis son entrée en classe prépa a sûrement joué dans l’installation de son anorexie, estime la jeune femme. « Le fait d’être bon élève est valorisé. Ce rôle était très important pour moi, car il me permettait de ne pas être abandonnée, d’être intégrée. En classe prépa, filière de l’excellence, c’est notre avenir qu’on joue. Ça a probablement recréé un environnement incertain. L’anorexie me donnait une impression de contrôle sur quelque chose », raconte la jeune femme, qui, repérée par une infirmière scolaire, a fini par réussir à se soigner dans une structure spécialisée, en parallèle des cours.
« Binge watching » et malbouffeCes dernières années, de nouvelles perturbations du comportement alimentaire apparaissent, liées à des évolutions technologiques et culturelles, comme l’orthorexie – « un trouble qui consiste en une obsession de l’alimentation saine, une volonté maladive d’absorber des aliments sains et un rejet de la malbouffe, un refus total de manger du sucre ou du gras, pathologique car extrêmement rigide », explique Marilou Bruchon-Schweitzer. Une manie non plus de la quantité, comme avec l’anorexie ou la boulimie, mais de la qualité, sans notion de plaisir.
Comme dans l’anorexie, la volonté de surcontrôler son alimentation est une manière de contrôler son soi en devenir, de gérer les angoisses de cette période – sans mentionner la question de l’image renvoyée de son propre corps, en particulier sur les réseaux sociaux. « Des études ont ainsi fait ressortir que les jeunes qui utilisent le plus ces derniers sont davantage soumis à la comparaison sociale et vont développer des préoccupations anormales par rapport à leur poids, jusqu’à la pathologie », signale Marilou Bruchon-Schweitzer.


Lire aussi: Entre junk food et petits plats mitonnés, la « bouffée de liberté alimentaire » des étudiantsUne tendance qui pourrait être alimentée par la multiplication des applications mobiles liées à la santé et à l’alimentation, qui créent une sorte de rapport comptable au corps. « La relation à l’alimentation change énormément en France, et devient de moins en moins intuitive », souligne Nathalie Godart, pédopsychiatre à la Fondation Santé des étudiants de France (FSEF).
A l’inverse, l’essor du « binge watching » de séries à la demande (regarder plusieurs épisodes d’un coup), souvent visionnées au moment de manger, peut favoriser une alimentation déséquilibrée et excessive. « De nombreuses études ont montré l’importance d’être pleinement conscient et concentré sur l’acte de manger pour s’alimenter correctement et selon ses besoins », fait ainsi remarquer Andréa Gourmelen, maîtresse de conférences à l’université de Montpellier, qui a notamment travaillé sur la communication des pouvoirs publics autour de l’alimentation à destination des étudiants.


Lire aussi: « Reprendre le pouvoir sur nos assiettes » : les députés s’attaquent à la malbouffeEt si la population néoétudiante a été identifiée comme « à risque » concernant l’apparition de troubles de l’alimentation, il n’existe quasiment pas de sensibilisation, de prévention ou de dépistage spécifique à son égard. « Il n’y a guère d’incitations publiques pour aider les étudiants à mieux manger, par comparaison à d’autres populations », regrette ainsi Andréa Gourmelen, qui recommande, entre autres, des messages comparatifs, pour montrer que bien s’alimenter ne coûte pas forcément plus cher que consommer des plats industriels ou du fast-food.
Un gros manque, pour de nombreux médecins et associations spécialistes des TCA. « C’est une période-clé, et plus on prend en charge ces problèmes tôt, plus on a des chances de les soigner », insiste Isabelle Podetti, de l’association Enfine.
Elle intervient régulièrement pour faire de la prévention en lycée, mais n’a été contactée qu’une fois par une université. Elle ajoute : « En théorie, une visite médicale obligatoire est prévue à l’université. Mais, dans les faits, il est difficile de savoir si elle est réellement effectuée par tous les étudiants, si les médecins sont correctement formés pour repérer les signes avant-coureurs… Sans compter qu’il est très difficile pour le médecin, au-delà du diagnostic, de convaincre une personne de se prendre en charge. » De fait, l’alerte n’arrive souvent que quand l’état de santé devient préoccupant, plusieurs mois, voire des années après. Parfois trop tard.


Par Léonor Lumineau-Article issu du Journal le Monde

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